8. L’onde de choc du "chik"

L’utilisation massive d’insecticides chimiques comme "arme" de destruction de l’aedes albopictus a provoqué, au delà des cas d’intoxication de personnes, la mort d’animaux insectivores, ainsi que d’abeilles, par milliers. La stratégie "de guerre" déployée a eu un impact sur l’écosystème et soulevé le tollé des apiculteurs, de la Chambre d’Agriculture, du syndicat des Jeunes Agriculteurs et autres organismes soucieux de notre environnement.

L’utilisation massive d’insecticides chimiques...

L’utilisation massive d’insecticides chimiques comme « arme » de destruction de l’aedes albopictus a provoqué, au delà des cas d’intoxication de personnes, la mort d’animaux insectivores, ainsi que d’abeilles, par milliers. La stratégie « de guerre » déployée a eu un impact sur l’écosystème et soulevé le tollé des apiculteurs, de la Chambre d’Agriculture, du syndicat des Jeunes Agriculteurs et autres organismes soucieux de notre environnement.

Le chikungunya est connu depuis les années 50, notamment en Afrique australe. Malgré cela, la propagation, à la Réunion, de cette maladie émergente a surpris la population et les hautes sphères décisionnaires. La gestion de la crise du chikungunya a pâti des atermoiements des autorités sanitaires de l’île et autres, de nos gouvernants et pas seulement au niveau du gouvernement. La prise de conscience tardive de la menace réelle, les tâtonnements et hésitations coupables dans la lutte contre le moustique ravageur, la stratégie employée, la cacophonie ambiante ont amplifié les dommages collatéraux et pas seulement sur les êtres humains.
Face à l’absence de remède et de vaccin, les autorités de santé publique ont cherché à s’attaquer au vecteur de la maladie : l’aedes albopictus. Deux insecticides - le Fénitrothion et le Téméphos - ont été utilisés pour éliminer le moustique et ses larves.

Mais l’utilisation à grande échelle et sans les précautions nécessaires d’insecticides chimiques a causé des dégâts sur la flore et la faune de l’île. Des oiseaux, des caméléons et autres insectivores ont été décimés par le flux de produits toxiques déversé sur l’île… Et les abeilles, mortes par centaine au pied des ruches…

Malgré cette évidence, un expert en entomologie dépêché sur l’île persiste à minimiser la catastrophe. Pour lui, « c’est un mal nécessaire » (cf Le Quotidien du 8 février 2006). Mais détruire la faune et la flore locale est-ce une preuve d’efficacité ? Où sont passés les beaux discours sur le développement durable ? L’urgence de la crise sanitaire méritait-elle de sacrifier l’écosystème ?
Heureusement, d’autres voix se font entendre au dessus des discours « langue de bois » de représentants officiels. Dès qu’il a appris la dangerosité des produits utilisés, le maire de Saint-Paul a décidé d’interrompre la démoustication sur son territoire communal en attendant une solution meilleure, comprenant bien que « le remède jusqu’alors utilisé était pire que le mal ». Sage décision suivie par le Département. L’autorité préfectorale a, elle aussi, fini par revoir – timidement - sa copie tandis que la mairie du Port utilisait déjà un bio-pesticide, depuis longtemps.

 

Les Jeunes Agriculteurs dénoncent

Mais ce retour à un peu plus de précaution n’a-t-il pas été trop tardif pour éviter une catastrophe écologique ? Le syndicat des Jeunes Agriculteurs avait pourtant tiré très tôt la sonnette d’alarme auprès de la population et les pouvoirs publics. Son président, Nicolas Alaguirissamy a vivement dénoncé « la toxicité des produits utilisés » et demandé « l’arrêt immédiat de ces produits nuisibles pour l’homme, la flore et la faune et leur remplacement par l’insecticide biologique Vectobac ». La formule du Vectobac sous forme de granulés est un traitement de sol qui s’attaque uniquement à la source du mal – les larves- sans dommages pour l’environnement et les milieux vivants.

Devant l’ampleur des dégâts, le syndicat des Jeunes Agriculteurs estimait, début février, « urgent de déclarer la Réunion en zone sinistrée au titre des catastrophes naturelles ».

L’inquiétude a également gagné les apiculteurs. « Au début de l’opération de démoustication, les ruches ont été relativement préservées car elles étaient pour beaucoup d’entre elles installées dans les Hauts. Mais fin février – début mars, c’est une période clé pour la production de miel avec la transhumance », indique Benoît Giraudet, le technicien apicole de la Chambre d’Agriculture. Les ruches quittent les Hauts pour être placées au plus près des fleurs des faux poivriers (baies roses), la miellée la plus importante pour les apiculteurs de l’île.

« On a affaire à un problème de santé publique majeur », reconnaît Benoît Giraudet. « Nous ne souhaitons pas l’arrêt de la démoustication mais il est nécessaire de réfléchir aux méthodes et aux produits utilisés. Tuer des moustiques, c’est bien, mais bombarder comme on le fait dans certains cas et détruire tout autour, cela a forcément de graves conséquences ».

L’enjeu écologique et économique est de taille.
« Si ces traitements, parfois à outrance, continuent au moment de la transhumance, on se demande ce qui va advenir », s’interroge Camille Perrault, le président de la Coopémiel. La production de miel risque de subir un sérieux coup d’arrêt.

Mais pas seulement… L’abeille est un insecte pollinisateur. Il ne faut pas l’oublier. Sans ce précieux auxiliaire, les arbres fruitiers et les vergers de l’île n’auraient pas les rendements qu’ils ont et donneraient bien peu de fruits. Dans le domaine des fruits et autres melons, citrouilles, pastèques… la production agricole dépend de la pollinisation naturelle exercée par les abeilles. Selon les calculs établis, lorsque une abeille produit un euro de miel, elle génère dans le même temps un gain pour la production agricole de 30 à 40 euros par son action de pollinisation sur les arbres fruitiers et les fleurs. « S’il n’y a plus d’abeilles, il n’y a plus de pollinisation. Donc moins de fruits et des prix qui s’envolent… », rappelle Nicolas Alaguirissamy.

 

Manque de réflexion

Guy Derand stigmatise ainsi le manque de réflexion concernant les conséquences écologiques des centaines de tonnes de produits chimiques déversés sur la Réunion.

« Les traitements de choc devaient être cantonnés aux zones urbaines. Ils ont malheureusement été étendus aux régions périurbaines et rurales, portant ainsi préjudice aux activités agricoles », déplore le président de la Chambre d’Agriculture.

Pour les membres du syndicat des apiculteurs, « le choix dans les moyens de lutte correspondent à ce que l’Office Mondial de la Santé appelle le contrôle du dernier recours. Or le choix le plus efficace et le plus économique aurait été de contrôler les foyers larvaires. Les traitements utilisés semblent plus répondre à la volonté de rassurer la population qu’à une véritable démarche scientifique de lutte efficace » … Avec les complications et les dégâts collatéraux que cela a entraîné sur les personnes, sur les animaux et sur l’activité économique et agricole de l’île.

 

Hervé Cailleaux